Spécial Energie
Interview 5
“L’avenir énergétique passe par l’hydrogène”
- Entretien avec Pierre Beuzit, président du CNRT Ineva et d'Alphea Hydrogène
Rail & Recherche n°45 - octobre/novembre/décembre 2007
Le problème majeur des émissions de gaz à effet de serre des voitures, doublé de celui de la dépendance
au pétrole, impose au monde des transports -et à l’industrie automobile en particulier- d’explorer de
nouvelles voies énergétiques. Celle de l’hydrogène apparaît comme la plus prometteuse.
- Diplômé de l’École centrale de Lyon et docteur en physique nucléaire, il a mené sa carrière à partir de 1972 au sein de Renault, comme directeur de la Recherche de 1998 à 2005.
- Depuis 2005, il est président du Centre national de recherche technologique Ineva, qui travaille sur le développement de l’hydrogène dans la filière des transports.
- Début 2006, il a également pris la présidence d’Alphea Hydrogène, pôle de compétences européen sur l’hydrogène et ses applications.
- Il siège au sein de plusieurs instances d’enseignement supérieur et de recherche : conseil d’administration de l’École centrale de Lyon, conseil d’évaluation de l’École des mines, conseil scientifique de Supelec, comité stratégique des domaines technologiques énergétiques, conseil d’orientation stratégique du pôle de compétitivité “véhicule du futur”…
Rail & Recherche : Quelles sont les voies de progrès
énergétique possibles pour l’automobile ?
Pierre Beuzit : La première est de continuer à améliorer
l’efficacité énergétique des voitures, principalement
en les allégeant, tout comme le fait l’industrie
ferroviaire pour les trains. La seconde piste est celle des
biocarburants - qui pourraient couvrir au maximum 7%
des besoins énergétiques du transport en Europe, tous
modes confondus - et les carburants de synthèse, produits
à partir de la biomasse mais aussi du gaz naturel
comme au Qatar ou du charbon comme en Chine. Au
niveau mondial, on peut attendre de ces carburants non
pétroliers une couverture d’environ 30% des besoins
énergétiques de l’automobile. La troisième voie pour la
voiture du futur, c’est l’électricité. Cette énergie offre
une souplesse d’utilisation de plus en plus exploitable
dans différentes fonctions du véhicule (freinage,
suspension …) et à terme dans sa propulsion. Mais des
difficultés restent à surmonter : comment produire et
stocker cette énergie électrique dans un véhicule.
R & R : Où en est la recherche sur cette question ?
P. B. : Aujourd’hui, les meilleures batteries peuvent
stocker 120Wh/kg, l’objectif étant d’atteindre 300Wh/kg.
Comparé au rendement de l’essence - 12000Wh/kg - on
voit bien que l’usage des batteries reste très limité ! Pour
envisager une solution plus intéressante, il faut regarder
du côté de l’hydrogène et de la pile à combustible. Et là,
première difficulté : la “fabrication” de l’hydrogène. On
en produit environ 60 millions de tonnes par an à
l’échelle mondiale, principalement utilisées pour le raffinage
pétrolier et la production d’ammoniaque. Le procédé
utilisé, le “reformage”, consiste à séparer le carbone
de l’hydrogène, la matière première essentielle
étant le gaz naturel. Autre procédé de production en fort
développement : l’électrolyse de l’eau, dont les procédés
industriels sont très compétitifs avec des rendements
énergétiques de 75%, encore à améliorer. Enfin il y a des
procédés de thermochimie, encore peu exploités pour
des raisons techniques, qui permettent d’extraire l’hydrogène
de l’eau à très haute température. L’énergie
solaire et les réacteurs nucléaires de 4e génération ouvrent
des perspectives considérables pour la production
d’hydrogène. Pour ce qui est de la distribution, le réseau
du gaz peut transporter de l’hydrogène. Donc, à terme,
il y en aura à la pompe pour faire rouler les voitures.
R & R : À quel horizon vous situez-vous ?
P. B. : L’horizon est surtout fonction des besoins en investissements,
à savoir des centaines de milliards d’euros
rien qu’à l’échelle européenne. Et puis même si ce ne sont
pas eux qui retardent l’échéance, il y a encore des questions techniques à résoudre. Le problème du stockage de
l’hydrogène à bord d’un véhicule subsiste. Une voiture
moyenne consommerait 1 kg d’hydrogène au 100 km. 1kg
d’hydrogène, c’est 11 m3 ! On sait le comprimer à très
haute pression, mais là encore il faut de l’énergie, et c’est
dangereux. Ce n’est donc pas une solution pérenne pour
l’automobile. Pour des raisons du même ordre, la liquéfaction
non plus. La voie possible est le stockage solide.
Un projet étudie l’infiltration d’hydrogène sous pression
dans un bloc d’alliage métallique pas plus grand qu’une
boîte à chaussures, capable de le restituer sous l’effet de
la chaleur. Le rendement massique n’est pas encore suffisant,
mais cette solution permettrait une autonomie de
l’ordre de 500 km pour un poids équivalent à celui d’un
réservoir d’essence. Quant aux recherches sur les piles à
combustible, elles progressent à grands pas : on obtient
déjà des rendements énergétiques de l’ordre de 60%.
R & R : Peut-on fixer la date de naissance de la voiture
à hydrogène ?
P. B. : Technologiquement, on peut imaginer disposer de
solutions industrialisables aux alentours de 2020. D’ici
là, une étape intermédiaire pourrait voir le jour vers
2015. Plusieurs constructeurs travaillent en effet sur un
système de reformage à bord. De la taille d’une valise, il
pourra transformer les carburants pétroliers en hydrogène,
ce qui permettra de multiplier par deux le rendement
par rapport aux moteurs à combustion interne
modernes. En termes d’émission de CO2, on descendrait
ainsi à 80 g/km par véhicule contre 160 à l’heure
actuelle. Cette hypothèse d’hybridation serait déjà un
progrès appréciable !
R & R : Qui est chef de file dans ces avancées ?
P. B. : Toute la planète s’en préoccupe. Depuis 2004, un
programme international pour l’économie de l’hydrogène
(IPHE) réunit tous les grandes nations. La Chine et
l’Inde notamment sont très actifs, les États-Unis aussi
bien sûr. En Europe, une plate-forme d’industriels et de
chercheurs travaille au développement de la filière
hydrogène. C’est tout le système énergétique mondial
qu’il s’agit de transformer. Un bouleversement à la fois
technologique et économique qui prendra beaucoup de
temps. Au-delà de l’automobile, tous les modes de
transports sont concernés, l’habitat également avec la
cogénération (électricité + chaleur )… Le frein humain
est important, il faudra faire évoluer les mentalités et
surtout développer et diffuser un savoir-faire. Convertir
les ingénieurs à ces nouvelles technologies implique de
pouvoir les diffuser à travers l’enseignement. Aujourd’hui,
les choses se situent encore au niveau de la
recherche prospective.


